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Something
In The Night. Pourquoi cette chanson venait-elle de
faire irruption en lui ? Ses premiers accords au piano puis
la voix, sans parole, vocalises plaintives soutenues par
la batterie qui roule et monte jusqu’aux cris…
Quelque chose dans la nuit.
D’un mouvement de tête, le commissaire fit craquer
ses cervicales. Ankylosé, il changea de position
et le bruit du cuir du siège de la Peugeot banalisée
troubla singulièrement le silence. Guillaume Le Guen
détestait les planques. 3 heures 17 du matin. Il
se sentait épuisé. Il l’était.
Le bénéfice de ses dix jours de vacances avait
été anéanti en moins d’une semaine
de boulot.
Hawaï, Hookipa Beach, avec son frère. La réalisation
d’un rêve d’adolescent, à l’époque
où la planche à voile était sa passion
et qu’il avait juré à Damien, de huit
ans son cadet, qu’il l’emmènerait un
jour vers ce paradis des surfeurs. L’île avait
été une terrible déception, mais pas
la complicité avec Damien. Ils s’étaient
retrouvés plus frères que depuis bien longtemps,
que depuis qu’ils étaient adultes, en vérité.
Damien, une nuit qu’ils étaient
assis sur la plage mythique, lui avait avoué qu’il
lui manquait, que leur fraternité lui manquait. Ils
ne s’étaient jamais perdus de vue, ils habitaient
tous deux Montpellier, s’étaient toujours bien
entendus mais chacun menait sa vie et, comme ils en avaient
convenu lors de cette longue conversation à voix
basse, le grondement sourd des vagues pour fond sonore,
il n’y avait plus qu’à travers leur passion
commune pour Bruce Springsteen qu’ils retrouvaient
l’évidence de leur lien. Pendant un concert
du chanteur américain, quand ils partaient ensemble
à l’étranger pour suivre une tournée
de leur idole, ils n’avaient plus d’âge,
ils n’étaient plus flic ni gendarme, ils n’étaient
plus que deux frères qui communiaient par une musique
qui faisait partie de leur vie depuis vingt ans. Plus de
vingt ans, même, pour Guillaume qui en avait quarante.
Déjà un an de plus que l’âge auquel
leur père était mort.
Je descends la rue Kingsley,
avec l’idée d’aller prendre un verre.
Je mets la radio à fond, comme ça je n’ai
pas à penser. Encore cette chanson de 1978,
de l’album Darkness On The Edge Of Town,
l’un de ses préférés. Pourquoi
lui revenait-elle cette nuit ?
Pied au plancher, à la
recherche d’un moment où le monde semblerait
parfait, je m’enfonce dans les entrailles de cette
chose dans la nuit. Voilà, c’était
ça, ce « moment où le monde semblerait
parfait. » Le ciel, en cette nuit d’été
2007, était limpide au-dessus de Montpellier, l’un
de ces moments furtifs durant lesquels on avait l’intuition
de la possible perfection du monde. Mais dans la chanson,
cette sensation est troublée par quelque chose dans
la nuit, à l’image de la vie entière
du commissaire Le Guen qui était ternie par la fréquentation
trop intime de la violence et de la folie des hommes.
Le
lieutenant Kévin Bianchi revint à lui en sursautant.
Il se leva, et alla se servir un nouveau café du
thermos. Il n’avait pas dû s’endormir
plus de quelques secondes mais avait eu le temps de rêver.
Le songe était confus, mais il lui en restait une
sensation de douceur, et le souvenir de la présence
de Rita, sa fillette… La réalité ne
tarda pas à chasser ce doux écho, le remplaçant
par une amertume qui ne le quittait plus depuis deux semaines,
depuis qu’il avait surpris le capitaine Vienney en
compagnie de Serge Califo. Quand il avait enfin osé
aborder le sujet avec son supérieur deux jours plus
tôt, Luc lui avait révélé, sous
le sceau du secret, que le truand lui servait d’indic.
Pourtant une nuance dans le comportement de l’officier,
il ne savait pas vraiment quoi, lui soufflait que c’était
faux. Aurait-il dû s’en ouvrir immédiatement
au commissaire Le Guen ? Il lui avait écrit un mail,
depuis son adresse personnelle, pour plus de confidentialité,
mais n’avait pas osé l’envoyer. L’accusation
était grave et depuis quelque temps Guillaume Le
Guen n’était pas à prendre avec des
pincettes.
Kévin termina son café,
se disant qu’il devait chasser ces pensées,
et se concentrer de nouveau sur l’affaire qui l’avait
menée à cette planque nocturne.
Deux coups frappés à la porte. Le commissaire
? Bianchi perçut alors un mouvement à travers
la fenêtre, tout en bas. Son pouls s’accéléra.
Il lança aussitôt le caméscope, zooma,
prit les jumelles. On frappa de nouveau au moment où
le talkie crachota.
Trois
silhouettes près d’un lampadaire, un éclat
de voix. Guillaume Le Guen approcha une nouvelle fois son
talkie de sa bouche. Pourquoi Bianchi ne répondait-il
pas ? Les formes humaines s’évanouirent dans
la nuit. Le sud de La Mosson était redevenu calme.
Trop calme. Le policier sentait monter sa tension et regarda
sa montre, incapable de distinguer les aiguilles phosphorescentes
dans la pénombre de l’habitacle. Depuis quelque
temps, ses problèmes de vision s’étaient
aggravés. Là où avant il discernait
la pénombre de l’obscurité étaient
apparus des trous noirs. Il voyait ce qui était éclairé
par les phares, les lampadaires, les torches mais au-delà,
il n’y avait plus que les ténèbres.
Seuls Damien et leur mère savaient qu’il souffrait
d’héméralopie, ce trouble de la vision
nocturne et crépusculaire par bonheur beaucoup plus
léger que celui qui avait atteint son père.
Soudain une puissante moto, tous feux éteints, s’arrêta
près de nouvelles silhouettes surgies de nulle part.
Il appela sur le talkie et n’obtint qu’un silence
chargé d’électricité. L’angoisse
s’empara de ses entrailles, réveil de son instinct
de flic. Un autre moteur à l’approche, une
camionnette. D’où il était installé,
le lieutenant Kévin Bianchi devait être aux
premières loges pour filmer la scène. Mais
pourquoi restait-il silencieux sur les ondes ? Craignait-il
de se faire repérer ? Se savait-il déjà
localisé ? Le motard remit les gaz, une dizaine de
personnes s’égaillèrent aussitôt
et la camionnette repartit. Guillaume fit encore chou blanc
avec son talkie. Quelque chose clochait, cette fois, il
en était certain.
Comme toujours quand il partait
en planque la nuit, il avait neutralisé les ampoules
de l’habitacle et put ouvrir sa portière sans
risquer d’attirer l’attention. La nuit était
douce, sans doute délicieuse pour des milliers d’individus
menant une vie normale. Pas pour un commissaire dans sa
troisième nuit blanche consécutive. Guillaume
se demanda s’il apprendrait un jour à déléguer,
à faire confiance, à admettre aussi que son
boulot n’était qu’un boulot et qu’il
n’était pas personnellement responsable de
la gestion du bien et du mal dans la société
française… Il avala sa salive et un foret acide
lui creusa l’œsophage. Il fouilla la poche gauche
de sa veste, y trouva une barrette de Maalox. Il soupira
en croquant deux cachets. Quand allait-il enfin reprendre
son physique en main ? Il avait encore grossi cet été
et se sentait lourd, lent, plus vieux que son âge.
Souvent, le matin, quand il se regardait dans le miroir
de la salle de bain, il peinait à se reconnaître.
Depuis peu, il avait perdu dans ses traits toutes traces
de l’enfant qu’il avait été. Était-ce
cela qu’on appelait la crise de la quarantaine ? Ses
cheveux si bruns et frisés à l’adolescence
étaient désormais plus sels que poivre et
leur implantation reculait chaque année. Sa peau
s’épaississait, les rides de son front, son
cou. Il n’était pas très grand, 1 mètre
75, et s’était toujours trouvé bas du
cul. Il était plus vieux que son père ne l’avait
jamais été.
Passant du halo d’un lampadaire
à l’autre, il marchait avec précaution
vers l’une des barres d’immeuble, prenant bien
garde de ne pas buter sur un obstacle dans l’obscurité.
Ça la foutait mal, pour un commissaire de police,
cette presque cécité. Aucun de ses collègues
ne s’en était jamais aperçu. Mais pour
combien de temps ?
Si Bianchi s’était
endormi, il allait avoir de ses nouvelles ! Cette pensée
n’était qu’un leurre inefficace. Le jeune
lieutenant avait toujours effectué un travail irréprochable.
L’inquiétude du commissaire grandissait à
chaque pas et il avait l’impression d’être
observé par des dizaines de regards invisibles. Il
s’engouffra dans le bâtiment le plus proche.
Le matériel d’écoute
et de prise de vue avait été installé
dans un studio du septième étage. Les deux
premières nuits n’avaient rien donné,
mais Guillaume savait être patient. Il travaillait
depuis cinq mois au démantèlement d’un
réseau d’ateliers clandestins et bientôt,
la tête de la bande tomberait. C’était
presque toujours le cas, les salauds finissaient par se
faire prendre et une affaire en chassait une autre. Pas
le temps de se réjouir, de se féliciter d’avoir
bossé dur et bien. Guillaume tenta de se souvenir
de son dernier moment de sérénité.
En tout cas rien en rapport avec son travail. La fin de
cette conversation avec Damien, sur la plage hawaïenne,
quelques jours plus tôt ? Ou d’un concert de
Springsteen ? Oui, celui du 27 mai 2005, au Royal Albert
Hall de Londres pendant l’interprétation de
Matamoros Banks, Guillaume s’était
senti quitter son corps pour s’élever avec
les intonations tragiques de la voix du chanteur. Il y avait
aussi le jour où Mimi, sa fille, lui avait dit qu’elle
souhaitait vivre chez lui plutôt que chez sa mère.
Mimi, Emilie, qui allait bientôt avoir un enfant…
Guillaume fit une pause sur le palier du quatrième
étage pour reprendre son souffle, toujours pas en
paix avec l’idée de devenir grand-père
dans quelques semaines. Tout avait été si
vite. Il lui semblait qu’hier encore, Mimi et ses
deux jumeaux de frères, Nicolas et Mathieu, en barboteuse,
couraient vers lui bras tendus d’une démarche
approximative… Il se fit la réflexion que la
sérénité n’existait pas, qu’elle
n’était qu’un moment de faiblesse, d’oubli
fugace et artificiel de ses culpabilités.
Il se remit en route, ne lâchant
pas la rampe dans la pénombre de la cage d’escalier.
Enfin rendu au septième, il s’immobilisa. Pas
un bruit. Il frappa. Aucun mouvement de l’autre côté
de la porte. Il tourna la poignée. Le studio n’était
pas verrouillé. Guillaume sortit aussitôt son
arme de son holster, sa lampe torche de son étui.
Son cœur déjà éprouvé par
l’ascension des sept étages accéléra
encore ses battements. Il ferma un instant les yeux et frissonna,
traversé par la prémonition d’une catastrophe.
Il poussa le battant d’un
mouvement sec. Devant lui l’étroit vestibule,
sombre et nu. Le commissaire entra, semi-automatique au
poing. Encore deux pas et il serait dans la salle de séjour
transformée en poste d’observation. Encore
deux pas et il saurait si la prémonition qui lui
vrillait le ventre était fondée.
Il ressentit la douleur avant de
comprendre ce qu’il voyait dans le faisceau de sa
torche. Un
direct à l’estomac. Le lieutenant Kévin
Bianchi au sol, baignant dans son sang.