Extrait de "Apprendre à marcher aux enfants"

Fin août début septembre


Ils ne sentirent la fatigue qu’une fois dans la voiture. L’appartement de Christophe était au sixième étage sans ascenseur, et malgré l’aide de deux de ses copains, Nelly et Bernard avaient bien gravi les marches douze fois chacun. Les jeunes s’étaient chargés des grosses pièces ? le lit, la table, la penderie ?, mais il y avait également des cartons de livres, de disques, de vêtements, un peu de vaisselle, une lampe, une chaise, un miroir, un portemanteau … À se demander comment tout était rentré dans ces 18 m² sous les toits dans lesquels, en ce 31 août, régnait une chaleur suffocante.
? C’est plus de notre âge ! lança Bernard en mettant le contact.
C’était tellement vrai que Nelly, sa femme depuis vingt-six ans, se demanda si l’installation de leur fils à Paris ne serait pas le dernier déménagement auquel ils participeraient de leur vie.
Septembre serait là demain, et Nelly se sentait basculer dans l’arrière-saison de sa vie.

Tout en conduisant, Bernard eu la sensation d’un ballon que l’on gonflait dans sa poitrine. Une angoisse montait, qu’il redoutait depuis des semaines, sur les causes de laquelle il était sans cesse revenu durant l’été, avec un pic d’intensité pendant les quatre jours que Christophe avait passés avec eux dans la petite maison de Barfleur.
Déjà !
Bernard se souvenait pourtant avoir si souvent souhaité que son fils grandisse plus vite, impatient de quitter l’âge des couches, celui des cauchemars et des nez qui coulent, de pouvoir retourner au restaurant avec Nelly, emmener Christophe à la pêche et lui faire aimer le cinéma, de ne plus être sans cesse obligé de faire la grosse voix. Et déjà, ce soir, à contre-courant des embouteillages du dimanche soir, il roulait vers une maison vide ! Une maison sans chaussettes sales qui traînent par terre, sans cavalcade dans les escaliers, sans musique écoutée trop forte, sans lunette des toilettes aspergée de pisse. Une maison de vieux. Déjà.
Vingt et un ans. Vingt et un ans qui avaient semblé un marathon autant qu’un sprint. Et Bernard se demandait s’il avait envie de se retrouver seul avec Nelly.
De quoi parleraient-ils à table, désormais ? Allaient-ils prendre leurs repas à la cuisine ? N’utiliseraient-ils plus la salle à manger que les trop rares fois où Christophe condescendrait à venir déjeuner le dimanche à la maison ?… Ils n’avaient tellement plus eu une minute à eux depuis la naissance de Christophe. Sauraient-ils seulement quoi faire de ce temps qui allait leur être rendu ?
Bernard avait beaucoup observé Nelly, ces dernières semaines. Ils ne s’étaient pas vus vieillir, tous les deux. Ils n’en avaient pas eu le temps. Et soudain, tout lui sautait aux yeux : la peau du cou, le ventre, les fesses, les jambes, les premières taches sur les mains… Les cheveux, même, qui, bien qu’encore beaux, n’étaient plus aussi épais que quand ils étaient la fierté de Nelly.
Leur fils avaient grandi, il était éduqué, lancé dans sa propre vie, et en se retirant de la leur, il ne laissait derrière lui que quelques mares et un peu de bois flotté.
Bernard, pour se redonner courage, se dit qu’enfin ils allaient pouvoir prendre leurs vacances hors saison.
[…]




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